Prévenir et
non punir ? La version finale du projet de loi «
Création et Internet » a été
présentée ce matin au Conseil des ministres par
Christine Albanel, en charge de la Culture et de la Communication.
Après avoir reçu le feu vert du Conseil
d'état, qui aura toutefois procédé à
quelques retouches, le projet de loi que tous surnomment
déjà Hadopi, du nom de l'Autorité qu'il
institue, devra maintenant être soumis à l'approbation
des sénateurs. Christine Albanel, qui n'a pas oublié
les déboires connus par son prédécesseur lors
du vote de la loi DADVSI, aura fort à faire : le soutien
explicite du chef de l'Etat confère au projet une coloration
politique certaine, susceptible d'enflammer les chambres, et de
nombreuses voix dénoncent déjà certaines des
mesures préconisées par le texte.
Aujourd'hui finalisé, celui-ci a également fait
aujourd'hui l'objet d'une présentation à la presse.
L'occasion d'en justifier le bien fondé, et de
répondre à certaines critiques. « Nous
savons que nous n'allons pas éradiquer le problème du
piratage à 100% mais nous pensons que nous pouvons le
réduire significativement », a
déclaré Christine Albanel. « Si nous
arrivons à faire baisser de 70% à 80% les actes de
piratage, ce sera déjà considérable. C'est
l'objectif ».
Voulu par Nicolas Sarkozy, ce projet de loi est pour mémoire
issu des conclusions rendues au gouvernement par une force de
travail emmenée par Denis Olivennes, alors PDG de la Fnac.
Cette mission a donné lieu, le 23 novembre dernier, à
la signature d'un accord de principe entre de nombreux ayant-droits
(musique, cinéma, télévision), les
fournisseurs d'accès à Internet et des
représentants du gouvernement, selon les termes duquel
l'ensemble des acteurs concernés cherchera à
élaborer ensemble une réponse au problème du
téléchargement illégal.
Développer l'offre légale
Avant d'aborder le volet répressif, la ministre de la
Culture a tenu à rappeler que le projet de loi «
Création et Internet » prévoyait de favoriser
le développement d'une offre légale de contenus audio
et vidéo sur le Web. Concrètement, les mesures
d'encadrement de cette offre se résument à deux
points. Premièrement, généraliser la
suppression des mesures techniques de protection, les DRM, à
l'ensemble de l'offre de musique en ligne. Sur ce point, les
signataires des accords de l'Elysée du mois de novembre
devraient s'engager à supprimer les DRM en matière de
musique dans les douze mois qui suivront la mise en application de
la loi.
Du côté du cinéma et de la
télévision, c'est sur la VOD, ou vidéo
à la demande, que se concentrent les espoirs. Bien que les
problèmes interopérabilité soient, comme pour
la musique, un frein au développement de ce secteur, aucune
mesure ne concerne les DRM. Ici, l'idée est de calquer la
fenêtre de diffusion en VOD sur celle appliquée au
DVD. De sept mois et demi, le délai nécessaire
à la publication d'un film en VOD passera à six mois,
l'objectif étant à terme de parvenir à trois
ou quatre mois maximum.
Rispote graduée : du mail à la suspension
d'abonnement
« La lutte contre le piratage va changer
complètement de logique », a commenté
Christine Albanel. « Désormais, la lutte sera
essentiellement pédagogique, puisque deux avertissements
précéderont toute sanction à l'encontre de
l'internaute ». La Culture souhaite donc mettre en place
un dispositif à mi chemin entre la prévention et la
dissuasion, selon le principe désormais connu de «
riposte graduée ».
L'internaute
convaincu de téléchargement illégal recevra
d'abord un courrier électronique d'avertissement. En cas de
récidive, une lettre recommandée sera adressée
au propriétaire de la ligne Internet utilisée. Enfin,
une suspension de l'abonnement, allant de trois à douze
mois, pourra être prononcée. Une « transaction
» sera proposée aux internautes : en acceptant de
signer un engagement écrit, ils pourront voir la sanction
ramenée à une durée comprise entre un et trois
mois. Dans le cadre des offres triple play, le gouvernement
souhaite que télévision et téléphone
soient maintenus, mais reconnait n'avoir pas encore abordé
les modalités techniques avec les FAI.
Afin de ne pas pénaliser leurs activités, les
entreprises se verront proposer l'installation d'un dispositif de
filtrage afin que leurs employés ne puissent pas
télécharger illégalement.
Il appartiendra donc à chacun de sécuriser sa ligne
Internet et de vérifier ce qui y circule, résume-t-on
rue de Valois, conformément à l'article L. 335-12 du
code de la propriété intellectuelle, qui jusqu'ici
n'assortissait le non respect de cette consigne d'aucune sanction.
Les FAI commercialiseront d'ailleurs des logiciels de filtrage
visant à garantir l'utilisation « licite » de la
ligne, et pouvant exonérer l'internaute de toute
responsabilité.
L'ARMT devient l'Hadopi
C'est la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres
et la protection des droits sur Internet, dite Hadopi, qui se
chargera de l'envoi de ces avertissements et de l'application des
sanctions. Instaurée suite au vote de la loi DADVSI,
l'Autorité de régulation des mesures techniques
(ARMT) devient cette nouvelle institution, qui sera financée
par des fonds publics, avec un budget annuel de fonctionnement
estimé à 15 millions d'euros.
« La Haute Autorité n'exercera aucune surveillance
généralisée des réseaux et des
internautes, pas plus d'ailleurs que les fournisseurs
d'accès Internet : comme c'est déjà le cas
aujourd'hui, toutes les procédures partiront de la
constatation, ponctuelle, morceau de musique par morceau de musique
et film par film, d'un téléchargement illicite
», explique la ministre. Concrètement, les
ayant-droits continueront à détecter les actes de
téléchargement. Ils pourront ensuite saisir l'Hadopi,
et lui transmettre l'adresse IP des internautes
incriminés.
L'Hadopi se chargera ensuite de contacter les FAI pour
récupérer les informations personnelles, et
expédier ses avertissements. Objectif : «
plusieurs milliers de messages par semaine », afin
de sensibiliser rapidement la population et d'obtenir une baisse
rapide des téléchargements illégaux. En 2006,
un milliard de fichiers auraient été
échangé de façon frauduleuse, affirme C.
Albanel. En cas de litige, l'internaute devra se tourner vers les
canaux traditionnels de la justice pour faire valoir ses arguments.
Les tribunaux resteront par ailleurs compétents pour toutes
les affaires de piratage « industriel ». En
théorie, la « double peine » est
écartée, mais rien n'interdit pour le moment à
un ayant droit de jouer sur les deux tableaux.
Pas de vraie liberté sans loi ?
Au niveau européen comme au niveau français, le
projet dans son ensemble et tout particulièrement la
question de la suspension de l'abonnement à Internet a
soulevé de nombreuses critiques, auxquelles la rue de Valois
tente de répondre du mieux qu'elle le peut. Attaque
récurrente : le projet serait « liberticide »,
dans la mesure où il instituerait une nouvelle
Autorité échappant à tout contrôle, et
risquerait de porter atteinte à des droits
fondamentaux.
Invoquant les Lumières, la ministre explique que ce projet
de loi vise « à rétablir
l'équilibre, aujourd'hui rompu, entre deux séries de
droits fondamentaux : d'une part, le droit de
propriété et le droit moral des créateurs, qui
sont bafoués, et, d'autre part, le droit au respect de la
vie privée des internautes qui est aujourd'hui, en pratique,
absolu ».
Pascal Nègre, PDG d'Universal, réfute
également ces critiques. « Ce projet n'a rien de
liberticide. Bien au contraire ! La France sera le pays où
la lutte contre le piratage sera le plus fermement encadrée.
C'est la raison d'être de l'Hadopi ». Tous
rappellent que la Cnil devrait donner son aval, et que seule
l'Hadopi disposera des données personnelles de
l'internaute.
Soucieuse de faire oublier l'épisode de l'amendement Bono au
parlement européen, Christine Albanel souligne par ailleurs
le « très vif soutien » manifesté
à son projet par la Commission européenne. Si
celle-ci réfléchit effectivement aux méthodes
à mettre en oeuvre pour protéger le droit d'auteur,
ses membres ne semblent toutefois pas aussi unanimes que le
souhaiterait la rue de Valois.
Débats houleux en perspective
Christine Albanel voulait que le projet soit présenté
en première lecture au Sénat avant la coupure
estivale, ce qui ne sera sans doute finalement pas possible. Le
texte passera donc devant la Chambre à la rentrée. Le
budget de l'Hadopi sera quant à lui abordé dans le
cadre du projet de loi de finances 2009. Si rien ne vient perturber
les plans du gouvernement, l'Autorité pourrait entrer en
fonction le 1er janvier 2009, et immédiatement commencer
à distribuer ses courriers.
Rejeté en bloc par les internautes, soutenu par un
président qui n'est pas au mieux dans les sondages et dont
la majorité est divisée sur le sujet, le projet de
loi Hadopi sera sans doute l'objet de débats houleux. De
nombreux points posent en effet problème. Comment, et
à quelle vitesse, les litiges seront-ils gérés
par la justice ? Que donneront les expérimentations en cours
en matière de filtrage ? Est-il pertinent de mettre en place
un dispositif d'une telle lourdeur plutôt que de vraiment
favoriser le développement de l'offre légale, et
accompagner les industries concernées dans leur virage vers
Internet ? Rien ne dit que l'internaute sanctionné,
habitué à consommer sa musique comme il l'entend,
sera enclin à s'inscrire dans le schéma parfois
contraignant des offres légales...
D'autre part, ces mesures seront-elles efficaces, dans un monde
où la technologie s'adapte des plus rapidement aux usages,
et où l'on ne trouve aucune frontière ? Il est
déjà possible de chiffrer ses échanges, de
télécharger des fichiers sur des réseaux
privés ou de masquer son adresse IP afin de ne pas
être détecté. Aujourd'hui, ces techniques sont
réservées à une petite frange de la population
des internautes, mais l'adolescent d'aujourd'hui ne tardera pas
à se renseigner sur l'utilisation d'un proxy s'il pense que
cela lui permettra de télécharger en toute
impunité. « Je suis pas sûr que ça
marche, mais ils ont au moins le mérite d'essayer
», commentait, rue de Valois, un représentant de
l'industrie du cinéma.


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